Interview d'Alice Goulaouic de l'Épicerie Solidaire en Réseau
Qui es-tu ?
Je suis Alice Goulaouic, coordinatrice de l’association l’Épicerie Solidaire en Réseau depuis 2020. J’ai participé à la mise en place de l’épicerie solidaire de Quizac, la première épicerie du réseau dans le quartier de Bellevue. Mes missions consistent aussi à développer et fédérer les épiceries solidaires sur Brest.
Peux-tu présenter l’Épicerie Solidaire en Réseau ?
L’Épicerie Solidaire en Réseau a été créée en juillet 2019 par un collectif d’associations : le Secours Catholique, la Croix Rouge, la SPAB (Solidarité des Personnes Accueillies/Accompagnées en Bretagne) et l’AGEHB (structure d’action sociale aujourd’hui intégrée à la Croix Rouge). Nous sommes également soutenus par la Banque Alimentaire, la Ville de Brest, le Département et Finisterra.
Notre objectif est de fédérer les épiceries solidaires du territoire afin de mutualiser au maximum leurs ressources et moyens. Nous travaillons avec l’Agoraé (qui depuis 10 ans est tenue par des étudiants et s’adresse à ce même public), le Secours Catholique (ouverture prévue en septembre 2023), la Croix Rouge (ouverture prévue courant 2024), ainsi qu’avec des collectifs et des mairies de quartier qui souhaitent monter des structures similaires à Brest. C’est le cas à Quéliverzan et à Pontanézen.
Aujourd’hui, nous sommes deux salariées : Rozenn qui gère l’épicerie solidaire de Quizac et moi. Nous sommes accompagnées d’une quarantaine de bénévoles aux profils très variés. Quant à l’Agoraé, elle fonctionne avec deux services civiques ainsi qu’une équipe de bénévoles.
Comment fonctionne une épicerie solidaire ?
L’épicerie solidaire pour nous c’est de la « solidarité alimentaire » et non de « l’aide alimentaire » dans la mesure où les gens font leurs courses et payent les produits. Cela peut vraiment s’apparenter à un petit commerce de quartier dans lequel on va trouver du choix, de la qualité et de la diversité de produits (pas uniquement des produits à date courte voire dépassée) avec un affichage des prix clair, ces derniers étant 80% à 90% moins cher que dans un magasin « classique ».
Pour accéder à une épicerie solidaire, il faut justifier d’un niveau de ressources et de charges qui montrent que l’on a besoin d’un appui ponctuel. Un budget maximal mensuel est également attribué en fonction du nombre de personnes dans le foyer et du « reste à vivre ». Ce fonctionnement permet aux personnes de pouvoir choisir, d’être acteurs dans leur alimentation.
Nous faisons aussi de la sensibilisation, des ateliers (cuisine…), nous informons sur d’autres activités qui ont lieu dans le quartier. C’est aussi un lieu de vie sociale, pour les bénévoles mais aussi pour les clients avec la présence d’un coin café qui permet de rester discuter autour d’une boisson chaude gratuite, d’échanger des recettes, de rencontrer des partenaires qui viennent accompagner les clients dans leurs recherches d’emploi ou d’autres démarches comme récemment le chèque énergie par exemple.
Comment vous approvisionnez-vous ?
Toutes les semaines nous allons à la Banque Alimentaire chercher des produits issus de dons, qui représentent une offre variable, qui peut aussi avoir une dimension « surprise ». Nous tenons également à avoir une gamme fixe de produits, car nous estimons qu’un magasin doit permettre aux clients d’avoir des repères en trouvant des produits alimentaires de base (beurre, crème fraîche, jambon, huile, épices…) mais aussi des produits d’hygiène et d’entretien. Pour nous, il est important de rassurer en faisant attention à l’approvisionnement de nos rayonnages. En effet, aller dans une structure d’aide alimentaire sans vraiment savoir avec quoi on va ressortir chaque semaine peut représenter une charge mentale et une angoisse. Nous portons aussi une attention à la Bio. C’est pour cette raison que nous avons sollicité Finisterra sur la qualité et le local lorsque c’est possible. Aujourd’hui par exemple, nous achetons des œufs bio-locaux à un fournisseur. Nous faisons au maximum avec le budget qui nous est imparti.
Peux-tu nous en dire plus sur les liens entre l’Épicerie Solidaire en Réseau et Finisterra ?
Les liens avec Finisterra sont nombreux et se sont tissés avant même l’ouverture du magasin de Quizac : des contacts lors de la création du projet, un appui pour la réponse à l’appel à projet « Bio Vrac pour Tous » qui nous a permis d’avoir un approvisionnement de notre rayon vrac ainsi qu’un don de meuble vrac fait par la coopérative, une enveloppe financière pour acheter des produits en vrac dans un premier temps et aujourd’hui l’achat à prix coûtant de ces produits pour approvisionner le rayon, le don d’un meuble caisse qui donne son âme d’épicerie au lieu ! Nous bénéficions aussi d’un accompagnement et de conseils en gestion, notamment informatique, puisque notre épicerie était un peu « à l’ancienne » avec des outils peu automatisés. C’était assez amusant de voir que notre épicerie rappelait les origines de Biocoop, les premiers magasins et le fonctionnement un peu plus « artisanal » des débuts.
Ce partenariat s’est entériné par l’entrée de Finisterra dans le Conseil d’Administration de l’Épicerie Solidaire en Réseau en septembre 2021.
Pour 2023, nous avons répondu à un appel à « des projets solidaires et durables pour lutter contre la précarité alimentaire » lancé par le fonds de dotation Biocoop et nous bénéficions d’une enveloppe de 2500 euros via le parrainage de Finisterra.
Peux-tu nous dire quelques mots sur votre situation actuelle ?
Nous avons moins de recul que d’autres associations puisque nous avons ouvert en janvier 2021, dans un contexte où les structures d’aide alimentaire avaient déjà pu observer une baisse des dons après le covid.
Concernant cette baisse des dons, nous sommes actuellement confrontés à la démarche de certaines structures de l’anti-gaspi qui revendent ces produits au lieu de les donner à des structures d’aide alimentaire. Bien que cette démarche soit quelque part vertueuse puisqu’elle permet de limiter le gaspillage de produits alimentaires, elle représente un manque à gagner pour les associations.
Concernant la hausse de la demande chez l’Épicerie Solidaire en Réseau, nous observons un double effet que nous avons du mal à mesurer : est-ce la connaissance de l’existence de l’épicerie solidaire, par le bouche à oreilles ou les travailleurs sociaux qui orientent du public vers l’épicerie, qui entraîne de plus en plus de demandes ? ou est-ce une conséquence de la crise économique, de l’inflation, de difficultés plus structurelles ?
Pour vous donner quelques chiffres : en mars dernier, 220 personnes étaient inscrites chez nous, comparativement à 190 inscrits en janvier/février derniers, 130 inscrits en moyenne en 2022 et 67 inscrits en moyenne en 2021.
Bien que nous puissions difficilement isoler et quantifier ces deux facteurs, nous remarquons qu’ils correspondent à un réel besoin, en tout cas du quartier de Bellevue, et des personnes qui viennent en « dépannage » à l’épicerie pour un besoin ponctuel, mais aussi de beaucoup de personnes qui n’ont pas d’autres solutions dans la durée.
Notre projet associatif est particulier. Nous nous sommes créés en complémentarité de ce qui existe et nous savons que nous ne sommes pas la seule solution pour les personnes sur le territoire. Nous sommes venus plutôt pour répondre aux besoins d’une catégorie de la population qui soit n’irait pas vers l’aide alimentaire classique du fait de la difficulté de la démarche et elles préféreront se priver plutôt que d’y avoir recours, soit pour des publics qui sont dans une zone grise entre des moyens insuffisants mais légèrement supérieurs à ceux des personnes ayant recours à de l’aide alimentaire, et qui du coup ne peuvent pas bénéficier d’aide dans les services en général.
Notre objectif initial était de toucher ces publics-là, et aussi de permettre à des personnes dont le budget trop juste ne permet pas le moindre écart, de pouvoir se permettre un projet particulier comme financer un permis de conduire, des vacances en famille, même recevoir ses enfants à manger le week-end… Ou bien de répondre à une difficulté passagère. Par exemple : un loyer qui n’a pas pu être réglé peut entrainer tout un enchainement de problématique. Venir à l’épicerie solidaire pendant un mois peut ainsi permettre d’économiser sur le budget alimentaire et de mieux supporter des aléas de la vie.
© SA Finisterra - Alice Goulaouic et les bénévoles de l’Épicerie
